Milan-Sanremo, naissance d’un monument

Par Stephane Deneits
Vendredi 20 mars 2015 – 10:16
105 éditions, ça commence à faire. Milan-Sanremo, course si singulière, la plus longue du circuit, fascine. Velochrono vous propose de découvrir les coulisses de la naissance de cette épreuve, en 1907. Avec au programme un sale temps et des polémiques.
Pionniers sous la pluie
En franchissant la ligne d’arrivée en vainqueur, par cette froide et pluvieuse journée de printemps 1907, Lucien Petit-Breton vient d’écrire les premières lignes d’une légende italienne. Milan-Sanremo vient de vivre son premier acte en ce 14 avril. Quatorze, comme le nombre de concurrents parvenus à bout de ce marathon disputé dans des conditions dantesques, qui aura laissé sur le flanc 19 autres cyclistes, embarqués dans la même galère. Et oui, seulement 33 coureurs ont pris le départ de cette première édition de la Primavera, puisque 29 désistements sont enregistrés en cet horaire matinal de 4h30. De rares courageux qui mettent le cap au sud, direction la belle cité de la Ligurie, pour ce pari un peu fou, dans la ligne de toutes ces aventures vélocipédiques qui naissent ça et là… Petit-Breton a donc parfaitement manœuvré. En devançant un autre français, Gustave Garrigou, marqué à la culotte par Giovanni Gerbi, l’une des vedettes de la Petite Reine italienne. Une histoire d’alliances, de complicité et de scandales orchestrées par la Gazzetta Dello Sport, la mère des plus grandes épreuves italiennes…
La Belle Epoque et Sanremo, une histoire qui fait encore date aujourd’hui. La cité méditerranéenne, servie par un cadre extraordinaire et une véritable douceur de vivre, connaît un engouement sans précédent à ce carrefour des XIXe et XXe siècle. Entre œuvres architecturales, bâtisses somptueuses et économie florissante, ce sont des milliers d’aristocrates et bourgeois venus d’Italie mais aussi du reste de l’Europe qui viennent profiter des charmes de la cité. Afin d’accroître la renommée de Sanremo en Europe, un groupe de notables ayant ses habitudes au Caffè Rigolé fait germer l’idée de voir apparaître une grande course cycliste, qui aurait pour modèle la course automobile disputée entre Milan et Sanremo depuis quelques années, sous l’égide de la Gazzetta dello Sport. Ceux-ci sont convaincus que le propriétaire du journal, un certain Eugenio Camillo Costamagna, sera partant. Le créateur de ce qui va devenir l’un des quotidiens sportifs les plus célèbres du monde est un amoureux du cyclisme. A quelques années d’intervalles, lui seront attribués les actes de naissance de Milan-Sanremo, du Tour de Lombardie et du Tour d’Italie.
L’épouvantail Turchino
Costamagna s’entoure d’une solide équipe : Marcello Amaglio, un avocat issu d’une famille solidement établie dans la cité, Stefano Sghirla, un ingénieur de renom, et Giambattista Rubino, banquier mais surtout président du cyclo club San Remese. Le premier obstacle de taille concerne le tracé : les routes allant de Milan à Sanremo sont en piteux état, le rallye automobile ayant enregistré un record d’abandons, avec seulement deux arrivants sur 33 engagés ! Les doutes sont donc nombreux quant à la tenue d’une compétition cycliste digne de ce nom. L’autre problème réside en la distance entre les deux villes, près de 300 kilomètres. Si aujourd’hui, l’organisation d’une course en ligne se fait sans difficultés, à cette époque-là, le parcours proposé, vallonné avec l’ascension du Turchino en point de passage obligé, complique la donne pour des coureurs équipés de machines rudimentaires. Sans organisation du voyage retour pour les coureurs, partis de la capitale lombarde, qui devront se débrouiller seuls une fois la course achevée. Avant tout chose, il convient d’organiser un test du parcours : c’est à Giovanni Gerbi, premier vainqueur du Tour de Lombardie, que revient l’honneur, accompagné de Luigi Ganna et Carlo Galletti. Leur promettant une exposition en conséquence dans la Gazzetta dello Sport en échange, Costamagna voit donc ses trois courageux vaincre la distance et le Turchino. Hors compétition, le premier Milan-Sanremo est signé.
Maintenant, il s’agit de lever des fonds pour mener à bien le projet. Des souscriptions sont lancées, de nombreux cyclo-clubs viennent assurer leur présence le long du parcours pour prêter assistance… Mais l’idée la plus probante vient du génie de Sghirla : pour lui, il faut attirer des vedettes. Pour cela, il lorgne du côté de la France et de ses coureurs alors en vogue, portés par le succès sportif et populaire du tout jeune Tour de France. L’acte de naissance de la course, proclamé fin 1906, convainc les Italiens d’être de la fête. Pour les Français, c’est à Sghirla de jouer. Celui-ci va à leur rencontre fin février sur la Côte d’Azur, où Petit-Breton, Garrigou, ou encore Troussellier ont leurs habitudes hivernales. Il s’agit maintenant de les convaincre. Lucien Petit-Breton, l’un des plus solides espoirs tricolores, détenteur du record de l’heure, demande à intégrer l’une des équipes transalpines pour prendre part à la course. Deux jours plus tard, une place lui est trouvée au sein de la Bianchi, avec Louis Trousselier à ses côtés, qui accompagneront… Giovanni Gerbi ! Quant à Garrigou et Pautrat, c’est sous la bannière Peugeot-Wolber qu’ils s’alignent au départ de Milan, en ce 14 avril 1906. Pour une course « à l’ancienne » serait-on tenté de dire, sans assistance, ni changement de bicyclette. Une vraie course de guerriers, comme le souhaite Costamagna. Qui va être servi par le scenario.
Alliances et scandales à Sanremo
Un match à trois se dessine rapidement. Deux Français, un Italien : Petit Breton, Garrigou et Gerbi, surnommé dans son pays « il diablo rosso ». Le temps est épouvantable avec de la pluie mélée de neige, ainsi qu’un froid tenace. Gerbi prend les choses en main dans la montée du Turchino et s’envole avec près de trois minutes d’avance. C’est alors que Garrigou rejoint l’Italien à cent bornes de l’arrivée, du côté de Savone ; celui-ci coupe son effort, se sachant battu par le Français dans le cas d’une arrivée au sprint et préférant jouant la course d’équipe avec un Petit-Breton qui refait surface dans le Capo Berta. Un accord passé entre les deux équipiers d’un jour au moment du départ, en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Garrigou est donc coincé. Et sera finalement piégé dans l’entrée sur Sanremo par une manœuvre limite de Gerbi, qui bloque le Français surpris par le démarrage d’un Petit-Breton fonçant vers la gloire. Derrière le vainqueur surgit la polémique et les juges finiront par déclasser l’Italien cinq jours plus tard, le reléguant de la deuxième à la troisième place. Un final électrique, à l’image de la tension que nous connaissons dans les Milan-Sanremo de notre époque. Lui conférant assurément le statut de course à part, et ce depuis ses premiers tours de roues.







start list
R. Feillu
parcours
#1 M. Matthews

Très belle évocation de l’époque héroïque…….
Toutefois, y aurait-il eu un Philippe Trousselier dont même les encyclopédies les plus pointues ne font pas état,ou s’agit-il d’un lapsus?
Bien vu, c’est Louis Trousselier. Une erreur de frappe. Merci pour la remarque !
Encore…
Il est grand temps d’appeler la course comme les Italiens: Milano-Sanremo. Les Français disent: Paris-Nice ou Paris-Roubaix, car c’est leur nom…
@aficionado : oui mais les Italiens disent bien Parigi-Roubaix, Parigi-Nizza et Giro delle Fiandre donc…
T’as raison, Batista, les Italiens sont aussi chauvains que les Français pour ce qui est langage, mais que tu mordes si vite à l’hameçon, tu m’étonnes, amigo…
en Italie, fais comme les italiens …
car en Flandre, c’est De Ronde van Vlaanderen,
pas de discussion possible !
C’est dingue, j’avais jamais remarqué qu’au prénom Philippe, si tu retires toutes les lettres mise à part le « l », et que tu en ajoutes 4, ça donne Louis… Sacrée erreur de « frappe » ! En tout cas j’aime bien les 27 mins que Stéphane Deneits a mis pour retrouver le vrai prénom de Trousselier après le commentaire de Breizh…
Néanmoins j’ai apprécié l’article même si j’aurai peut-être aimé en savoir un peu plus sur la construction de ce monument, qui ne s’arrête pas qu’à sa création.
Un souvenir qui me reste en tête de façon indélébile : la victoire de Marc Gomez devant Bondue …
En fait Plout, j’ai surtout galeré pour trouver une cartouche de plutonium pour la Dolorean et remonter jusqu’a la vraie identité de ce cher Trousselier. Qui a un prénom très coté aux ammagrammes, je te l’accorde.
Merci pour cette petite page d’histoire sur Milan-San Remo . Stéphane Deneits vous maniez la plume à la perfection . Cette article est passionant et tellement intéressant . J’adore ça !
Juste pour rappeler une anecdote savoureuse parmi toutes celles qui font la légende du cyclisme.A l’approche de l’arrivée d’un Milan-San Remo,Bartali et Coppi,rivaux ancestraux,figurent dans le groupe de tête.Bartali,champion vieillissant,joue les grands seigneurs et vient confier au jeune Coppi: »Méfie-toi,la ligne d’arrivée est avancée,il faut virer en tête et lancer de suite le sprint ».Ce que le brave Fausto s’empresse de faire le moment venu.Quand il se rend compte que la ligne d’arrivée est au même endroit que les années précédentes,il est trop tard.Le filou Gino le déborde dans les derniers mètres…Le cyclisme est un sport merveilleux ,avec ses innombrables petites et grandes histoires…
@ Stéphane Deneits, oui, il est sympa votre article, comme d’hab. Mais faites attention, ici, nous sommes quelques uns qui n’allons pas vous louper: Vous avez utilisé le mot « dantesque » ! Cà, c’est le mot à la mode, laissez le SVP aux journalistes télé.
NB: Petite question à la cantonade (si elle est là ce matin): Où se trouvent les fameuses cabines téléphoniques ? En haut du Poggio ou dans la dernière ligne droite près de la fontaine ?).
@ Pat, oui pour Marc Gomes et Alain Bondue et aussi Michele Dancelli qui avait fait 70 bornes en solo.
Dois-je remercier tous les prétendus intellectuels du vélo qui m’ont gratifié de leurs pouces rouges?
@ Castabouin : la cabine est juste avant la descente, comme on peut le constater sur cette vidéo au bout de 16 minutes.
Evidemment, avec le lien, c’est mieux…
http://www.dailymotion.com/video/x1j61ts_milan-san-remo-2014_sport?start=1
lenjoué, l’anecdote est vrai, mais BARTALI ne s’est pas adressé à COPPI, mais au belge Rik VAN STEENBERGEN, en 1950. Info prise dans le livre de Louison BOBET « champion cycliste », lequel a relaté cette anecdote plein d’admiration pour BARTALI: « à 36 ans, j’aimerais bien être dans cette forme ». Ce sont toutes ces petites histoires, vraies ou pas, arrangées ou déformées, qui font la légende du cyclisme et sa grandeur.
Parmi les plus belles victoires sur Milan-Sanremo, celles d’Eddy Merckx restent pour moi des exploits car à part la première où il était peu connu, pratiquement toutes les autres il les a construites de la même manière en attaquant dans le Poggio et presque au même endroit à chaque fois alors que tous ses adversaires attendaient son attaque mais aucun ne parvenaient à le suivre…
Plus tard Laurent Fignon à utilisé la même tactique avec 2 succès. Par contre depuis une vingtaine d’année aucun coureur n’a réussi à partir seul dans le Poggio et la liste des vainqueurs n’est plus qu’une belles brochettes de sprinters…
Du coup la course perd tout doucement de son prestige je trouve.
@ Fuig: en 2003, Paolini, Bettini et Celestino sont partis dans le Poggio. Le Grillon gagne au sprint devant le pensionnaire de la Saeco d’ailleurs.
Mais sinon, en effet, c’est une histoire de sprinteurs
Merci à la Cantonade d’avoir fait un si grand pas pour élever mon niveau culturel
Je dormirai moins bête ce soir.
Merci Bruno d’avoir rectifié.Je faisais de mémoire,mais celle-ci commence à partir en vrille…Ceci dit,tu fais allusion au livre de Louison Bobet,un véritable bijou que je n’ai malheureusement plus dans ma bibliothèque.Le récit de sa victoire dans les Boucles de la Seine est un morceau d’anthologie.
Paco : les victoires de Cancellara en 2008, de Goss en 2011, de Gerrans en 2012 et Ciolek en 2013 ne sont pas des sprints massifs. Et encore je n’ai pris que les éditions les plus récentes.