Vaughters : « Je n’ai pas peur »

Par Jerome Christiaens
Vendredi 27 janvier 2012 - 10:42
Photo : Lorenzo Franzetti
Velochrono s’est rendu en Espagne afin de rencontrer en tête à tête Jonathan Vaughters, avant la présentation officielle des coureurs de son équipe Garmin-Barracuda. Pour une interview grand format dans laquelle l’Américain, personnage diviseur dans le milieu, n’élude aucun sujet.
« Nous prenons souvent des gars en qui les autres équipes ne croient pas »
Jonathan Vaughters, 2012 commence tout juste. Quel regard le manager de Garmin-Barracuda porte-t-il sur la saison dernière ?
L’équipe s’est très bien comportée tout au long de la saison. Je pense que nous avons atteint tous les objectifs que nous nous étions fixés. Et en ce sens, cela vaut un 10/10.
En terme de retour sur investissement, quelle victoire a été la plus importante : celle de Johan Vansummeren sur Paris-Roubaix, ou celle sur le chrono par équipes du Tour ?
Garmin est une marque internationale. Donc quel que soit l’endroit où tu gagnes, l’importance est grande. Ces deux moments de la saison 2011 sont tous les deux capitaux.
Mais lequel préférez-vous, vraiment ?
Quelles sont vos attentes pour la nouvelle saison ?
À chaque saison, nous nous fixons de nouveaux objectifs. Ils sont élevés, plus encore qu’en 2011. L’effectif a évolué, avec de nouveaux coureurs et d’autres qui sont restés et ont progressé. Le plus important, c’est de bien travailler avec nos jeunes qui peuvent créer de belles surprises.
Depuis plusieurs années, Garmin a pris l’habitude de nous distiller des surprises : Wiggins, Vande Velde, Martin, Danielson, … En 2012, ce sera qui ?
Plusieurs coureurs peuvent se révéler au plus haut niveau. La progression rapide de Daniel Martin a de quoi laisser rêveur. Peter Stetina est sur la même voie. Tom Danielson peut encore passer un cap. Ryder Hesjedal pourrait vraiment revenir à son meilleur niveau cette saison, après une année 2011 en-dessous des attentes. Même Christian Vande Velde a une énorme motivation pour démontrer qu’il peut être au top. Mais les surprises peuvent venir de partout. Même des jeunes comme Jakob Rathe.
Vous mentionnez Tom Danielson. Comment gérez-vous sa sensibilité aux fringales, dues à ses origines esquimaudes ?
C’est difficile, mais c’est un beau challenge aussi. Mentalement, il faut bien le gérer. Mais quand il nous ramène des résultats, c’est ce qui nous rend fier de notre travail à ses côtés. Même s’il a des problèmes, on connaît également ses capacités. C’est le travail du staff : à la fois identifier les faiblesses et travailler dessus mais surtout exploiter les qualités du coureur. Nous prenons souvent des gars en qui les autres équipes ne croient pas ou ont arrêté de croire. Et notre travail avec eux nous donne de bonnes surprises.
« Ce système de points de l’UCI doit être totalement repensé »
Est-ce cette même démarche qui vous a conduit à recruter Thomas Dekker cette année ?
Tout à fait. Thomas a déjà fait un bout de chemin. Il a certes eu deux ans de suspension, mais il a aussi couru pendant quatre saisons auparavant. On lui donne une chance de revenir et on va travailler ensemble pour le récupérer. Et il a déjà démontré d’excellentes aptitudes lors des différents tests. On a bon espoir de le revoir au top.
En revanche, vous avez perdu plusieurs coureurs talentueux partis chez GreenEDGE à l’intersaison comme les frères Meyer ou Jack Bobridge. Est regrettable ?
Non, vraiment pas. Nous avons d’autres talents comme Jakob Rathe, qui vient de notre réserve en Continental, Chipotle Development. Il faut lui laisser de l’espace pour s’exprimer et apprendre. Il y a d’autres gars talentueux comme lui, ils doivent avoir leur chance.
Et le départ de Hushovd chez BMC, c’est un problème ou pas ?
Le projet semble néanmoins un peu moins ambitieux que l’an passé…
Tout est relatif ! Je crois que lorsqu’on voit la condition des gars et les résultats de nos tests cet hiver, nous sommes une marche plus haute que ces dernières années ! Bien sûr, nous devons réaliser de très nombreux objectifs pour rester compétitifs… Mais l’an passé par exemple, nous avons eu de belles surprises comme ces victoires à Paris-Roubaix ou sur le chrono par équipes de la grande boucle, et ce n’était pas l’œuvre de noms ronflants. Mon boulot, ce n’est pas de recruter des stars. C’est facile : tout le monde peut dire « Je veux untel », qui a déjà gagné il y a un, deux, cinq ans. Mon boulot, c’est de recruter des coureurs qui vont gagner, obtenir des résultats. Cette équipe regarde devant.
Vous ne devez donc pas trouver le système de points adopté par l’UCI très performant…
Je le trouve ridicule. Ce système n’a pas besoin d’ajustements, il doit être totalement repensé. Mais ce n’est que mon opinion. C’est une vraie tragédie pour les équipes qu’un tel système existe… Je ne crois pas que l’UCI prenne notre opinion très au sérieux.
« Si les gens sont contents de voir une équipe comme HTC disparaître, OK, très bien »
Quand vous voyez une équipe comme HTC s’arrêter faut de nouveau sponsor, qu’est-ce que ça vous inspire sur l’organisation actuelle du cyclisme ?
Je crois que l’UCI gère le cyclisme de façon traditionnelle. Mais si ce sport veut évoluer, devenir un vrai sport professionnel, il devra y avoir des changements drastiques. Si l’on veut avoir des équipes stables, des FC Barcelone et des Milan AC, alors il faudra trouver un système où les formations ne sont pas entièrement dépendantes des sponsors. Le système actuel est trop instable. Les équipes devraient pouvoir obtenir le droit de disputer, à long terme, toutes les plus grandes épreuves au sein d’une Ligue. Ca doit se passer comme ça si nous voulons de la stabilité. Si les gens sont contents de voir une équipe comme HTC disparaître, OK, très bien. Mais pour moi, c’est inacceptable. C’est condamner le cyclisme que de rester indéfiniment en dessous de tous les sports majeurs.
Vous venez ainsi d’accueillir un nouveau co-sponsor, Barracuda. D’où vient leur intérêt ?
C’est une entreprise américaine qui attache beaucoup d’importance au marché mondial des nouvelles technologies, un domaine auquel fans de cyclisme sont souvent attentifs. Ils ont énormément de ventes, et ils s’offrent l’opportunité de divertir leurs clients avec des épreuves cyclistes.
Mais vous n’avez plus d’équipe féminine cette année…
Hmm, attendez un peu avant de dire ça, il y a une annonce qui va bientôt arriver…
Est-ce que le cyclisme féminin est un atout en terme d’image, de marketing ?
Combien de temps pensez-vous poursuivre l’aventure avec Garmin ?
Le contrat de sponsoring dure jusqu’à fin 2013, mais j’ai bon espoir de le prolonger de quelques années de plus.
Et avec BigMat, vous en êtes où ?
Le dossier est entre les mains de nos avocats… On ira le plus loin possible juridiquement… Wait and see.
Êtes-vous pessimiste quant à l’avenir du cyclisme ?
Je n’ai pas peur. Je pense que ce sport a un grand potentiel, mais qu’il n’est pas encore totalement exploité parce que nous avons besoin de personnes qui, aujourd’hui, managent d’autres sports. Il y a des réformes à faire. Je n’ai pas peur, mais je veux voir le cyclisme progresser, pas stagner.
« Farrar, quelqu’un de fort »
Une de ces réformes pourrait être une répartition différente des droits télévisés ? C’est l’un de vos chevaux de bataille.
Oui, bien sûr, mais il faut d’abord étendre le marché actuel. Une des discussions les plus constructives que j’ai eu ces derniers temps, c’était avec Michele Acquarone (le patron de RCS, qui organise le Giro, ndlr). Il m’a dit : j’estime que RCS doit reverser des droits télévisés aux équipes. Mais nous devons faire grandir le Giro tous ensemble. Si nous y arrivons, alors chacun pourra en récolter les fruits, et les équipes se stabiliser financièrement. Ce serait parfait ! Nous, équipes, sommes des entrepreneurs. Nous ne voulons pas nous battre avec les organisateurs, mais travailler avec eux, pour grandir. Et là, avec Acquarone, j’ai le sentiment que l’on va dans le bon sens. Évidemment, ce n’est pas un changement qui peut se voir d’une année sur l’autre, c’est du long terme. Mais c’est le genre de comportement dont on a besoin.
Vous connaissez déjà votre équipe pour le Giro ?
Le Tour d’Italie est très important pour Garmin, presque autant que le Tour de France. Nous n’aurons pas d’excellents grimpeurs capables de jouer le général, mais nous aurons des coureurs capables de gagner des étapes, le chrono par équipe, porter le maillot rose, … Farrar y sera de façon certaine, Vande Velde aussi… Nous alignerons une équipe très forte. Mais il n’y aura pas Dan Martin, tout simplement parce qu’il souffre d’allergies à cette période de l’année. C’est vraiment dommage, parce que le Giro, c’est la course idéale pour lui. Mais quand tu ne peux pas respirer, c’est comme ça, tu ne peux pas respirer…
Comment avez-vous géré le cas Farrar, l’an passé, après la mort de son ami Wouter Weylandt ?
Eh bien… Je lui ai laissé du temps, de l’espace, tout le soutien dont il pouvait avoir besoin. Mais c’est surtout lui qui a du tenir le coup… Et je crois qu’il l’a très bien fait. Gagner une étape du Tour après ça, c’était incroyable, mais déjà, en prendre le départ, c’était quelque chose. C’est très dur pour lui, mais c’est quelqu’un de fort.
Nous parlions télévision. Que les premières courses de l’année – Tour Down Under, Tour de San Luis – ne soient pas diffusées en Europe, est-ce un problème ?
Et faire payer les spectateurs au bord de la route, comme pour un match de football, est-ce que ce serait une bonne solution pour le cyclisme ?
J’ai entendu dire que les organisateurs du Tour des Flandres y réfléchissaient… Je ne sais pas. Je pense que c’est compliqué de vendre des billets d’entrée sur des routes publiques.
« Madiot fait du très bon boulot »
Jonathan, en France, on ne vous connaît pas uniquement comme manager général de Garmin-Barracuda. Mais aussi parce que : vous avez gagné un chrono en côte au Mont Ventoux ; vous vous êtes fait piquer par une abeille sur le Tour ; vous êtes un ancien coéquipier d’Armstrong. Que préférez-vous que l’on retienne ?
Hmm… Je n’aime pas trop le troisième point. Mais les deux premiers, ça me va bien !
Vous avez couru au Crédit Agricole : quel regard portez-vous sur le cyclisme français aujourd’hui ?
J’ai le sentiment que plusieurs équipes font du très bon travail. Bon, je n’aime pas beaucoup BigMat, mais je pense que la FDJ, et surtout Marc Madiot, fait du très bon boulot. Jean-René Bernaudeau aussi, avec Europcar. D’ailleurs, je trouve que c’est vraiment dommage qu’un sponsor de cette envergure, qui a eu tant de publicité l’an passé, ne soit pas en World Tour, alors que d’autres formations, avec un esprit moins entrepreneurial, y sont. Europcar, c’est l’histoire d’un projet simple qui marche. Je crois que le cyclisme en général devrait s’en inspirer.






#P 
Merci pour cette interview.
Par contre, j’ai dû rater un épisode, si quelqu’un peut m’éclairer sur le soucis avec Big Mat ?
Histoire de co-sponring ratée ???
BigMat avait signé pour être cosponsor de Garmin, et a fait volte face.
OK merci pour l’explication.
J’avais dû zappé l’information.
au moins c’est franc du collier, merci pour cette itw d’une vraie personnalité du milieu que j’apprécie tout particulièrement
p’tite question quizz: quel coureur actuellement dans l’effectif Garmin est le plus ancien poulain de Vaughters? (avec lui depuis la création de l’équipe)
la réponse est étonnante
Bon bah il va bientôt falloir un article « qui est Jakob Rathe »!
Je dirais Zabriskie
non, Zabriskie est loin d’etre fidèle à Jo comparé au coureur mystère ;o)
Après avoir triché je vois que c’est Peterson !
toujours pas, triche encore…
(c’était effectivement une réponse possible, mais le coureur en question a passé encore plus de temps avec Vaughters)
J’aime beaucoup ce gars et son équipe.
@ Fabien et Alexandre : ne serait-ce pas Peter Stetina qui a été recruté par Vaughters en 2003 lorsqu’il a créé une équipe juniors ? (Quoi ? Qui a dit merci Wikipédia ?)
Des réponses longues, pertinentes et riches d’enseignement. Tout le contraire de Marc Madiot.
C’est moi ou il y a de plus en plus de commentaires aigris ces derniers jours?
Toujours intéressant d’autant qu’il n’hésite jamais à faire valoir ses arguments publiquement . D’autre part j’ignorais complètement que T.Danielson avait des origines esquimaudes; en quoi cela influence t il son métabolisme pour être sujet plus que d’autres aux fringales ?
Plus d’infos ici : http://www.velochrono.fr/actu/2010/portrait-tom-danielson-garmin/
@PinKou tout à fait PinKou; Vaughters était d’ailleurs encore coureur quand il créait cette équipe américaine de juniors et espoirs (5280/Subaru) qui constitue la genèse de la Garmin actuelle. Stetina n’avait alors que 16 ans…
ah tiens encore un qui semble ne pas garder que des bons souvenirs avec Armstrong!!!
@ meuh : assez d’accord …Une descente de forumeurs d’Eurosport peut-être
Garmin a perdu beaucoup de cyclistes qui avaient du potentiel ou un rôle de leader, mais ça reste très solide. Et Nathan Haas est déjà une satisfaction avec sa belle épopée sur le TDU. Je suis confiant mais je sais que ça va être moins impresionnant que la saison dernière. Espérons que Ryder Hesjedal retrouve son niveau de 2010.
« Comment avez-vous gérer »
C’est géré
Sinon, pourquoi Vaughters trouve si bien l’équipe Europcar ? C’est une bonne équipe, mais de là à en faire un modèle…
Il parle du sponsor, R7814.
Davis Millar est le plus ancien poulain je pense
Encore un cycliste originaire de Boulder