« Tout sportif n’aime pas rester dans un lit »


« Tout sportif n’aime pas rester dans un lit »

Par Alexandre Philippon
Mercredi 2 novembre 2011 - 18:00
Photo : Laurie Beylier







Sa saison sur route terminée, Anthony Roux pensait passer un hiver tranquille. Mais il y a un peu plus de trois semaines, une chute sur le cyclo-cross de Boulzicourt a radicalement changé ses plans : il est désormais en train de batailler pour se remettre de la fracture de deux vertèbres, ce qui ne remet pas en cause la suite de sa carrière mais constitue pour lui une épreuve. Une première grosse blessure en carrière que le coureur de la FDJ voit comme une occasion de gagner en maturité. C’est avec un éternel optimiste que Velochrono s’est longuement entretenu.

Commençons par remuer le couteau dans la plaie : pouvez-vous nous raconter cette fichue chute ?

Il y avait un ravin à passer à chaque tour, sur le bord d’une route. Je l’avais déjà passé plusieurs fois et on approchait de la fin de course. C’était l’une des dernières boucles. Je n’ai pas compris : la roue s’est pliée en deux… Sinon je n’aurais pas chuté, ça serait passé. C’est la faute de la roue. Quand je l’ai redonnée à la FDJ, je ne savais pas trop s’ils allaient faire une expertise. On verra. En tout cas, j’étais surpris de tomber. J’ai tapé lourdement sur le thorax, ce qui m’a coupé la respiration sur le coup. Pendant dix ou quinze secondes, j’ai cru que j’allais crever. Je croyais que j’avais des côtes cassées et j’avais l’impression d’avoir un litre d’air plutôt que six.

Et aucune douleur au dos, donc ?

Non. Une chute comme ça, ça m’était déjà arrivé : j’étais tombé sur l’avant en faisant une galipette. J’avais eu du mal à me relever mais j’ai fini par repartir après quelques instants. Je me suis dit que ça allait faire pareil, qu’il fallait que je me repose. Mais ça n’allait pas mieux. Je n’avais jamais eu autant de mal à respirer… Les gens autour de moi me disaient : si tu parles, c’est que tu respires !

Suite de l’histoire : l’évacuation…

J’arrive aux urgences tout plein de merde, c’était le bordel.
On m’a transporté et je suis arrivé aux urgences de Charleville-Mézières. Mais il n’y avait pas d’experts, là-bas. L’hôpital le plus renommé du coin, c’est Reims. Au début, ils ne savaient pas trop quoi faire. En plus, j’arrive aux urgences tout plein de merde, c’était le bordel. On m’a fait des radios des poumons, qui pouvaient avoir été perforés. On a aussi regardé si je n’avais rien au cœur. Après, seulement, on est passé au scanner, et là on a vu qu’il y avait quelque chose aux vertèbres. Pourtant je ne sentais rien ! Je n’avais pas mal. Un kiné et un ostéopathe qui bossent avec Cofidis et FDJ étaient là, car ils étaient du coin, et m’ont accompagné. Je leur disais que si ça se trouve, j’avais simplement quelque chose de déplacé. Je disais : manipule-moi ! Je croyais qu’un truc me bloquait les poumons. Bien sûr, il ne pouvait pas me toucher… Mais c’est limite si on ne me disait pas : comment allez-vous repartir ce soir ?

Les résultats du scanner ont donc confirmé la gravité de la blessure et c’est là que vous avez compris qu’il y avait des vertèbres touchées.

On a demandé l’avis à Reims et j’y ai été transféré le lendemain, le lundi. Ce fut une sale journée. Il m’a fallu 6-7 heures avant de trouver une chambre. J’étais allongé, sans bouger. A Charleville, ils m’avaient fait bouger car ils ne savaient pas trop ce que j’avais. Ça risquait de s’aggraver. Une interne appliquait à la lettre ses théories et me disait que ça allait prendre six mois. Je l’ai mis sur ma page Facebook et ça a été repris dans des médias. Mais après l’opération, j’ai parlé avec le chirurgien de Reims. Il fait des marathons : on a discuté de sportif à sportif. Lui tablait sur trois mois avant de remonter sur un vélo. Il m’a rassuré dans mon malheur.

Autant faire des cyclo-cross n’est pas dans vos habitudes, autant vous en faites quand même relativement souvent pour un routier.

J’ai toujours fait du cyclo-cross, depuis tout petit.
Oui, certains ne touchent jamais à un vélo de cyclo-cross. Moi, je n’ai jamais préparé correctement un cross car c’est l’hiver, quand je reprend, donc je n’ai jamais eu de résultats. Mais j’en ai toujours fait, depuis tout petit. Chaque intersaison, j’en fais au moins six. Ceux du coin. Pour faire plaisir aux organisateurs. A Boulzicourt, j’avais un petit contrat, mais sinon, je le fais surtout pour remercier les clubs qui me soutiennent. Je n’irai pas les faire si ça ne me faisait pas plaisir. Ça permet de garder le coup de pédale de la compétition pendant l’hiver, mais aussi d’améliorer le geste technique.

On en est à combien de jours depuis la chute ?

Dimanche, ça fait trois semaines. Et cela fait deux semaines que je suis sorti de l’hôpital.

Pendant ces trois semaines, les avancées se font étape par étape ?

La première étape, c’était le transfert du lundi. J’avais certainement fait des mauvais gestes à Charleville, sans le savoir. J’écoutais mon corps. Par exemple, la nuit, je me sentais mieux en position fœtus. Arrivé à Reims, ils m’ont dit qu’il fallait absolument être à plat sur le dos. Je suis donc resté 24 heures comme ça, je n’étais pas à l’aise. J’ai quelques piqûres de morphine pour soulager, mais juste des shoots. Heureusement, mes parents sont venus dès le lundi pour me soutenir. Mais cette journée fut vraiment la plus dure. Moralement, j’avais mal.

Comment était le rapport entre le personnel médical et le sportif de haut-niveau ?

Les infirmières étaient supers, très sympas. Je me sentais pris en considération. J’ai eu la chance d’être opéré par quelqu’un qui me connaissait de nom. C’est plus simple… Je suis entré en anesthésie à 10 heures, je me suis réveillé vers 17h30. Puis il a fallu attendre que les jours passent. Ca évoluait petit à petit. On m’a fait un corset pour ma sortie du lit. J’ai fait 3-4 pas dès le lendemain. Ensuite, des allers-retours dans le couloir. Tous les jours, 100 ou 200 mètres de plus…

Le compétiteur qui resurgit…

Tout sportif n’aime pas rester dans un lit… Dès que j’ai pu mettre la tête dehors, après avoir quitté l’hôpital, ça m’a fait du bien. Respirer cet air frais. L’air de l’hôpital, je déteste ça. Je n’avais jamais rien eu avant. Que des broutilles. C’était ma première anesthésie, mon premier gros truc. Oui, ça s’est bien passé, mais si je réfléchis bien, c’est vrai que c’était long…

Vous avez continué de suivre l’actualité ?

Ce n’est pas simple, ce sont des moments douloureux, mais ils me feront du bien dans ma vie d’homme. J’aurai de la maturité en plus.
C’était l’époque du Tour de Lombardie, donc j’ai suivi un peu. J’ai toujours un petit œil le matin sur les différents sites : ce sont les réflexes du cycliste ! Mais non, je n’étais pas énervé contre le cyclisme. Pas du tout. J’ai vite accusé le coup. J’étais conscient de la chance d’être tombé l’hiver, et pas en avril ou mai. Et vu la façon dont je suis tombé, certains m’ont dit que quelques vertèbres plus bas, j’aurais pu être paralysé. Du coup, tu réfléchis autrement… Si j’avais été dans un siège roulant, ça aurait forcément été différent… J’ai l’impression que tout ça va paradoxalement me faire du bien. J’ai pu voir que ça tenait à un fil. Ce n’est pas simple, ce sont des moments douloureux, mais ils me feront du bien dans ma vie d’homme. J’aurai de la maturité en plus.

Vous avez partagé avec vos supporters une photo de votre cicatrice, en plein milieu du dos. Comme quelqu’un qui affiche fièrement sa blessure de guerre. C’est ainsi que l’on relativise ?

Je suis quelqu’un qui relativise souvent… Je prend la vie du bon côté. Il ne faut pas s’enfermer dans quelque chose de négatif. Et les gens qui m’encadrent sont tous dans le même état d’esprit que moi ! Depuis l’année dernière, j’ai pris l’habitude de donner des nouvelles via ma page Facebook, et je me suis dit que ce n’était pas parce que la saison était terminée que je devais arrêter. Je montre donc l’évolution. C’est sympa, et ça libère un peu…

Maintenant, la suite ?

Ce mardi, on m’a enlevé les agrafes. Quand j’étais allongé, c’était désagréable. Désormais, ça va un petit peu mieux. Le corset, je dois encore le mettre au maximum, mais je commence à un peu le retirer, car je retrouve ma cage thoracique. Elle ne bougeait pas et je respirais avec le ventre, mais ça revient à présent et je supporte donc moins le corset. Je le met surtout quand je sors à l’extérieur, ou pour de petits trajets. En cas de faux mouvements… Le 25 novembre, j’irai à Reims passer de nouvelles radios. On verra où en est la consolidation et je pourrai savoir quand débutera ma rééducation. Je sais que je ne ferai pas de home trainer avant mi-décembre, mais pourquoi pas faire de la natation fin novembre ? Car là, je pars quand même un peu en vrille au niveau du dos : je perd du muscle. Dans l’eau, pas de risques, pas de chocs. Je peux bosser correctement. Et puis j’aime nager ! J’ai déjà fait pas mal de triathlons.

Au printemps dernier, vous vous attendiez à la perspective de finir l’année sur une table d’opération, mais pour vos talons… Vous envisagiez une chirurgie pour régler un problème qui avait gêné votre début de saison. Ce n’est sans doute plus d’actualité ?

Même si je me repose en ne faisant rien, je ne sors pas, je ne pars pas en vacances, donc en fait, je ne décompresse pas. C’est bizarre.
J’y pensais, oui. Le chirurgien qui m’a opéré à Reims est spécialisé dans les pieds et on en a donc profité pour faire des radios. Il en a conclu que ce n’était pas bon d’opérer car ce serait trop douloureux dans le futur, en terme de cicatrisation. Le pied, c’est compliqué : la chaussure du cycliste le comprime beaucoup, surtout niveau talons. J’aurais plus à perdre à le faire. Maintenant, je commence aussi à mettre des crèmes, à mieux m’hydrater. Je ne met plus n’importe quelles chaussettes. Ce sont des erreurs que j’ai comprises à terme. J’espère que ça ne reviendra plus. Et quand j’avais des problèmes de talons, je revenais à chaque fois plus fort, alors pourquoi pas faire la même chose avec mon dos ? Je n’ai pas couru en mars dernier et dès ma reprise au Critérium international, j’étais bien, puis j’ai gagné en avril. Ce n’est pas parce que j’aurai fait trois mois sans vélo que je n’aurai pas la rage et l’envie… Je referai mon fond en janvier et je n’ai de toute manière jamais excellé avant fin mars. Même chez les amateurs. On a tous nos périodes…

Votre saison 2011 a été excellente. Si elle avait été mauvaise, votre chute aurait été le coup de grâce après une année de galère… Ce qui est totalement différent.

Oui et non. Quand tu fais une année galère, tu te dis : allez, on repart sur 2012 et ça va le faire… En début d’année, je me disais justement : non, ça ne va pas le faire, p… Je suis vachement superstitieux, je pars souvent dans ce genre de délires. Finalement j’ai quasiment fait ma meilleure année. Mais elle se finit mal… Du coup, tu te demandes : bonne ou mauvaise année ? J’ai tellement serré les vis, fait ce qu’il fallait, et voilà ce qui me tombe dessus. Même si je me repose en ne faisant rien, je ne sors pas, je ne pars pas en vacances, donc en fait, je ne décompresse pas. C’est bizarre. Il y a pas mal de négatif quand même.

Quasiment votre bonne meilleure année, vous dites ? C’était le cas, clairement. Six victoires, un titre de vice-champion de France… Qu’est-ce que vous retenez de cette saison ?

Quand j’ai su que j’étais sélectionné pour les Mondiaux, j’ai resserré la vis, mais après je n’en pouvais plus.
Plusieurs choses. Déjà, j’ai enfin été capable de garder un maillot jaune sur le dos. Ce ne sont pas de grosses courses par étapes que j’ai gagné (le Circuit de la Sarthe et le Circuit de Lorraine, ndlr) mais pour un gars de 24 ans, ce n’est pas trop mal. J’ai donc réussi à gérer ça et c’est bien. Et puis en remportant le Grand Prix de la Somme, j’ai décroché ma première course d’un jour. Les Championnats de France ? C’est la seconde fois que je ne passe pas loin (il a terminé troisième en 2009, ndlr). Il y a deux ans, sur le coup, j’étais déçu, puis je me suis dit que j’avais quand même fait une bonne course. Là, j’étais d’abord content, puis au contraire, je me suis dit que ça aurait pu être pour moi. Ce n’est peut-être que partie remise. Quand tu as Thomas Voeckler qui te dit : tu pourras en gagner d’autres… Mais pas sûr que ça vienne un jour… C’est un rêve de gamin et tous les ans je me prouve que j’en suis capable. Autre chose positive, sinon : que Laurent Jalabert m’ait fait confiance pour les Mondiaux.

Et vous avez terminé septième de l’Europe Tour, étant donc l’un des coureurs de la FDJ les plus pourvoyeurs de points UCI. C’est quelque chose dont vous avez été conscient tout au long de la saison ?

On en parlait un petit peu en fin d’année. Quand j’ai su que j’étais sélectionné pour les Mondiaux, j’ai resserré la vis, mais après je n’en pouvais plus. Initialement je voulais arrêter en septembre. Je ne me voyais pas aller jusqu’à mi-octobre, même si Marc Madiot l’aurait souhaité : si je l’avais fait, ça aurait été en déconnant et ça ne servait à rien. Il était mieux de faire des cyclo-cross ou des triathlons, pour ne pas prendre la place de certains… L’Europe Tour, on y place deux coureurs dans les dix avec Yauheni Hutarovich et Thibaut Pinot est tout près. Marc (Madiot) n’a rien à regretter. À part pour certains comme Steve (Chainel), William (Bonnet) ou Pierrick (Fédrigo) qui n’ont pas pu s’exprimer.

Le FDJ en World Tour, à votre avis, ça va le faire ?

On fait partie, disons, des moins bons des meilleurs et des meilleurs des moins bons.
Franchement, je trouve qu’on le mérite. J’attends la date… Je ne sais même pas quand c’est. Il faudra voir aussi si notre budget augmente. Revenir en première division, ça ferait du bien. Je ne me plains pas du programme que l’on a eu cette année, mais on avait quand même pas mal de bons coureurs sur le papier. On fait partie, disons, des moins bons des meilleurs et des meilleurs des moins bons. Le World Tour, on s’y fait parfois plaisir mais c’est difficile. En Continental Pro, c’est quand même assez souvent que ça sourit… L’an dernier, vu les recrues, on savait que l’on aurait beaucoup de bons éléments dans l’équipe. Du coup, pour 2012, ça ne va pas trop changer. Quand c’est difficile de faire une sélection pour le Tour de France, c’est bon signe. Quand c’est trop facile, c’est que l’on n’a pas vraiment l’équipe pour…



  1. Anthony Roux a fait une très belle saison. Il a remporté notamment le Circuit de Sarthe avec la 4e étape, celui de Lorraine avec la 1ere et 4e étape, un 2e place aux championnats de France juste derrière Chavanel et devant Voeckler. Il a aussi réussi les championnats du monde en s’échappant dès le départ jusqu’à 1 tour et demi de l’arrivée.
    Mais ce ne sera pas un comble je pense d’être absent 3 mois.


  2. Mercredi 2 novembre 2011 à 18:41 - David Alsif | Thumb up 11 Thumb down 0

  3. je verrais bien Anthony roux briller sur milan sanremo et les flandriennes, il a des qualités comparable à celle d’offredo.


  4. Jeudi 3 novembre 2011 à 0:08 - mathias | Thumb up 4 Thumb down 0

  5. @mathias

    Pas d’accord avec toi. Je pense que Anthony Roux est un bon cycliste. Mais mis à part les semi-classiques françaises et les petites courses par étapes, il ne gagnera rien. Ne le surestimons pas. Il a fait une belle saison. Mais je ne pense pas qu’il puisse reproduire ce qu’il fait dans les semi-classiques de ce qu’il fait dans les classiques.


  6. Jeudi 3 novembre 2011 à 9:54 - David Alsif | Thumb up 3 Thumb down 8

  7. C rien Gosse!!

    tu es un guerrier je sais déjà que je te reverrais bientot en haut des classements

    bise


  8. Jeudi 3 novembre 2011 à 12:15 - SIMON | Thumb up 4 Thumb down 0

  9. Salut ANTHONY,
    de lire ton interwiew m’a fait vraiment plaisir. Je constate que tu retrouves un moral d’enfer, et je suis convaincu, qu’après ce « long repos », tu vas nous revenir en super forme, et retrouver encore plus d’envies de te battre en 2012.
    Bien à Toi,
    Guido


  10. Jeudi 3 novembre 2011 à 22:57 - judas guido | Thumb up 2 Thumb down 0







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