« Que le cyclisme ne se pose pas de questions »


« Que le cyclisme ne se pose pas de questions »

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Mardi 4 janvier 2011 - 16:05
Bernard Hinault répond aux questions de Velochrono. (Photo : Laurie Beylier)


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Pour accompagner la publication de sa nouvelle version, Velochrono s’est entretenu avec un homme qui compte : Bernard Hinault, quintuple vainqueur du Tour de France entre 1978 et 1985. Le Breton évoque ce qui l’a marqué en 2010, mais commente aussi les diverses évolutions du cyclisme : la mondialisation, les états d’esprit… Interview exclusive.

Bernard Hinault, que retiendrez-vous de 2010 ?

La mort de Laurent Fignon.

Quand il est décédé, vous avez dit être très touché. Touché par la mort d’un « ami ». En course, vous étiez pourtant adversaires. On peut donc être rivaux et devenir amis ?

Mais on a toujours été amis ! Il y a la course, où on se bat les uns contre les autres, et en dehors du vélo, c’est autre chose. Dans le cyclisme, on doit se comporter comme ça. Être capable de se faire la guerre sur le vélo, puis le soir venu, de dîner ensemble.

Est-ce qu’aujourd’hui, les coureurs n’oublient pas de se faire la guerre ? Si on prend par exemple l’étape de Spa, sur le Tour de France, et la « grève » menée par Fabian Cancellara ?

Je crois que ça fait partie de la course. Tout le monde était d’accord. Mais si j’avais été un adversaire des Saxo Bank, j’aurais fait ma course. D’ailleurs, le lendemain, lors de l’étape des pavés, ils ne se sont pas occupés des autres. En fait, c’était un gros coup de bluff.

L’autre épisode beaucoup discuté de ce Tour de France 2010 a été la fameuse ascension du Port de Balès…

Andy Schleck attaque, et après, il y a ce saut de chaîne, ce problème de dérailleur. Ce n’est pas une chute. Il était normal que derrière, Alberto Contador le contre. Par contre, à la place de Schleck, je n’aurais pas fait de cadeau par la suite. Dans l’ascension du Tourmalet, s’il l’avait attaqué avant… Aujourd’hui les coureurs n’ont pas tendance à partir de loin, ils attendent le dernier moment. Ce n’est donc pas possible de creuser de grands écarts. Je pense pourtant que lors de plusieurs étapes, Alberto Contador n’était pas aussi bien que l’an dernier.

Andy Schleck a donc opté pour le mauvais plan ?

Je lui ai dit : « Mais pourquoi tu n’as pas attaqué ? » Il m’a répondu que ce n’était pas prévu. Il ne faut pas attendre ! Quand l’occasion se présente, il faut la saisir.

Pas mal d’anciens ont jugé le duel Contador-Schleck fade, trop amical…

Ils se connaissent très très bien, ils sont amis dans la vie, mais aussi dans la compétition. Alors qu’ils devraient être l’un contre l’autre dans la partie course.

« La lutte va être très très dure pour obtenir une place sur le Tour de France »

Ces dernières années, la tendance sur les grands tours est à mettre plus de cols et moins d’étapes contre-la-montre. Est-ce une évolution qui vous plaît ?

Il faut avoir un Tour de France équilibré. Avec de la montagne, et avec des chronos ; mais il est inutile de faire un parcours trop difficile. Le Tour, qu’il soit facile ou dur, ça ne change pas grand-chose. Le Giro ? S’il est trop difficile, plus personne n’y viendra !

On est quand même loin de l’époque où Miguel Indurain pouvait écraser le Tour grâce à deux longs chronos individuels.

Il n’est pas dit que dans le Tour, on ne revienne pas à deux chronos individuels. Tout peut changer. Il ne faut pas en faire une course stéréotypée. Les pavés, par exemple, c’est bien, mais il ne faut pas que ce soit exagéré. Là, l’étape pavée sur le Tour 2010, ce n’était pas Paris-Roubaix. Quinze kilomètres de portions pavées, ce n’est pas énorme.

Et les strade bianche sur le Giro ?

C’est pareil. Et en plus, il y avait de mauvaises conditions climatiques, avec une forte pluie. Les voitures ne pouvaient même pas suivre. Par contre, je pense pas que voir un « mini Tro Bro Leon » sur le Tour soit possible un jour. Les pavés, c’est du solide. Ca tient. Les ribinous, c’est différent. Un secteur à la limite, mais c’est tout.

Le Tour 2011 évitera les ribinous mais pas la Bretagne. Et Bretagne-Schuller et Saur-Sojasun, deux équipes de la région, sont désormais en deuxième division et prétendent donc à une invitation. Ca doit vous faire plaisir ?

Oui, même si cette année, la lutte va être très très dure pour obtenir une place sur le Tour de France. Si les coureurs de ces deux équipes sont excellents, ils auront leur place.

En trois ans, la France a eu deux champions du monde juniors, et il s’agit de deux Bretons. Le Bon a été sacré en 2008 et vous avez monté l’Agnel et le Galibier avec lui pour la présentation du Tour 2011. L’occasion de lui distiller deux ou trois conseils ?

Ca a été l’occasion de discuter. Il faut le réconforter. Lui dire : « Mène bien ta carrière, choisi bien les gens qui vont t’entourer, fais les bons choix ». Par exemple, cette année, il a eu des propositions, mais il est resté chez Bretagne. Il faut qu’il apprenne son métier et c’est ce qu’il fait. Un peu comme Romain Sicard le fait en Espagne.

En 2010, c’est Olivier Le Gac, Breton lui aussi, qui a été sacré champion du monde juniors…

On prend l’exemple de Johan Le Bon, d’Olivier Le Gac, mais il y en aura d’autres. C’est génial. Et la Bretagne, c’est une terre de vélo, avec un nombre de courses assez important.

Entre équipes françaises, il n’y a pas de rivalité

Que pensez-vous de la « mondialisation du cyclisme », leitmotiv actuel de l’UCI ?

Ça fait partie du monde du vélo. C’est un peu la guerre entre les organisateurs européens et le Pro Tour, alors ils essaient de créer des courses en face. Les grandes courses ont leur notoriété, elles existent pour la plupart depuis plus de cent ans… Mais aujourd’hui, on court partout. On court en Turquie. Mais ça fait déjà quinze ans que c’est comme ça. A mon époque, on avait essayé d’installer une course en Inde, mais beaucoup de gens ont été déçus.

Maintenant, les courses qui se créent ont directement le statut Pro Tour. Il faut être au top dès la première édition…

Mais pourquoi, à votre avis ? Pour l’argent des licences, c’est tout. Ca peut bien se passer, au Canada par exemple, mais là-bas, l’organisateur, Serge Arsenault, s’occupait déjà de courses il y a quinze ans. Il est entouré de gens compétents, comme Charly Mottet.

Pat McQuaid a récemment déclaré qu’il réfléchissait à réduire le Giro et la Vuelta de quelques jours…

On verra. Entre ce qu’il dit et ce qu’il fait…

Dans la même interview, il se dit d’accord avec vous quand vous critiquez les coureurs français. Vous n’avez pas l’impression qu’à chaque interview, on vous pose une question sur les Français exprès pour que vous les critiquiez ?

Mais c’est un constat ! Pourquoi sont-ils moins bons ? C’est facile de dire c’est le dopage. Est-ce que l’on a des coureurs qui font ce qu’il faut, qui courent comme il le faut ? Ce n’est pas toujours sûr. Entre équipes françaises, il n’y a pas de rivalité. Il y a beaucoup d’équipes professionnelles françaises mais pas assez de coureurs. Si vous vous engueulez avec un dirigeant, vous retrouvez une équipe, ailleurs.

Mais il n’y a une plus qu’une formation française dans le Pro Tour, AG2R. Ça ne va pas changer les choses ?

Mais les équipes françaises sont prises à leur propre jeu … elles ont défendu le Pro Tour. Puis il était question qu’il y ait 4 ou 5 équipes qui changent, avec un système de relégation. Comme au football. Elles se sont battues pour que ça n’ait pas eu lieu. Maintenant, elles n’ont pas les résultats et on leur dit « Messieurs, vous dégagez » ; et les places reviennent à toutes ces formations anglo-saxonnes. Les équipes françaises sont désormais obligées de se remuer le derrière. Pour être invités sur toutes les courses, il suffit d’avoir de bons coureurs.

Eric Boyer l’a dit : s’il le faut, il recrutera un leader étranger. Pour les points.

Mais a-t-il vraiment besoin d’être dans le Pro Tour ? Il peut gagner de très, très belles courses sans être dans le Pro Tour. Et là, tous les organisateurs les inviteront.

Les courses étrangères ? « Ne pas seulement participer »

Les performances des Français sur le Tour de France 2010, c’est bon signe ?

Il faut en profiter. C’était un bon bilan. Six victoires, c’est un bon bilan. Mais ce serait super si parmi ces vainqueurs d’étape, il y avait des jeunes. Là, ce sont des trentenaires qui ont gagné.

Mais les coureurs français laissent tomber le général pour jouer les étapes. C’est dommage non ?

Des victoires d’étape, ça fait quand même marquer des points. Le classement général, il n’y a actuellement pas de coureur capable de le jouer. Il faut être logique… Un coureur comme Jérôme Coppel aurait peut-être pu briller, mais il n’était pas au départ : c’est comme ça, certains font des choix et vont dans des équipes qui ne prennent pas part à la course…

Velochrono a nommé Thomas Voeckler coureur français de l’année. Considérez-vous que c’est un beau porte-drapeau ?

Oui, c’est pas mal. Il a marqué le cyclisme, en portant le maillot jaune pendant dix jours en 2004. Mais ce qui est dommage c’est que depuis, on n’a plus rien eu. Bon si, il y a eu Sylvain Chavanel qui a porté le maillot jaune deux jours cette année. Mais c’est tout.

Voeckler a aussi remporté le GP de Québec et Jean-René Bernaudeau a expliqué qu’il pourrait viser les Ardennaises en 2011. Enfin ?

S’ils veulent des points, il faut faire les courses à l’étranger. Et pas seulement pour participer. Il faut les gagner. Quand il gagne le GP de Québec, pourquoi ne fait-il pas le Mondial ? Il ne voulait peut-être pas prendre la place d’un autre, mais quand on lui propose, il ne doit même pas se poser la question.

Que souhaitez-vous pour le cyclisme en 2011 ?

Qu’il ne se pose pas de questions.


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  1. Bernard Hinault a à nouveau raison. »la messe est dite ».S’agissant du niveau des équipes françaises(pourtant fort sympathiques), de la faiblesse de leurs résultats internationaux etc…Cette intervieuw devrait être lue par chaque directeur d’équipe pour qu’il en tire les leçons par exemple, en termes de stratégie de course et de résultats à obtenir…Pourquoi notre « Blaireau » ne deviendrait-il pas un jour prochain le Président de l’UCI, lui qui connait mieux que personne les rouages internes de ce monde interlope? Ce serait un réel plus pour l’avenir du vélo profesionnel(et sans aucun chauvinisme de ma part).
    En effet qui peut mieux connaitre le vélo qu’un ancien grand champion pour proposer des réformes, puis les réaliser et gérer les éventuels problèmes colatéreaux?B.Hinault est une solide référence qui a le mérite de ne pas se renier, qui sait perenniser sa pensée et qui n’a jamais eu » la langue de bois ». En effet, il sait parler vrai(sans compromission) et se trompe rarement dans ses jugements.C’est un Monsieur comme lui dont on a besoin.


  2. Mardi 4 janvier 2011 à 20:00 - Merlin | Thumb up 0 Thumb down 0

  3. la stratégie de course, de quelle stratégie tu parles, aujourd’hui, la stratégie est ultra simple, attendre les derniers km et envoyer la sauce (où la purée si tu préfères).
    les DS français font avec les moyens du bord, explique moi comment un français peut chatouiller un contador, comment lâcher cancellara sur un secteur pavé ou comment résister au punch de gilbert dans une côte ouù deborder Cav lors d’un sprint ; il n’y a malheureusement rien à faire sinon trouver d’autres objectifs, plus modeste certe mais réalisables comme des victoires d’étapes ici ou là en partant de loin ou des classements anexes.


  4. Mardi 4 janvier 2011 à 20:38 - le bon roi | Thumb up 0 Thumb down 0

  5. le bon roi a raison, le problème n’est pas la tactique de course. Je pense que les français peuvent viser le Top 10 dans les ardennaises, et les courses « plus ouvertes », comme Gand-Wevelgem (très belle course, mais par exemple remportée cette année par Bernhard Eisel, qui ne fait plus grand-chose depuis un bon bout de temps). Chavanel devrait peu courir en début de saison, faire quelques courses, viser Paris-Nice, se concentrer sur les classiques (flandriennes, mais aussi et surtout ardennaises), faire une pause en mai, puis se préparer tranquillement pour le Tour. Là, Dauphiné ou Tour de Suisse ? Avantages du Dauphiné : course en France, pas de travail à assumer pour Bonnen. + du TDS : plus d’étape pour les baroudeurs ou les puncheurs. Puis, championnats de France (obj. : podium, voire victoire, sur le CLM et Top 10 sur la course en ligne) et TDF (obj. : au moins 1 étape). Reprise sur l’Enéco Tour, où il a largement les moyens de gagner une étape, avant d’enchainer GP de Plouay, quelques semi-classiques italiennes (éventuellement les GP de Québec et de Montréal), Paris-Tours (où il peut jouer les trouble-fête) et le Tour de Lombardie.


  6. Mardi 4 janvier 2011 à 21:22 - R7814 | Thumb up 0 Thumb down 0

  7. Pour répondre à R7814 et au Bon roi qui nient l’existence de stratégie de course, dites- moi, messieurs, pourquoi chaque directeur sportif avant le départ d’une course(dans leur car et à l’abri des autres) élabore une tactique avec ses coureurs? N’est-ce pas un plan d’attaque? Ne l’avez-vous jamais vu lors d’un reportage d’après Tour de France(après le résumé de l’étape, un autre reportage par équipe était proposé où ce briefing matinal QUOTIDIEN détaillé était mis en lumière)? S’il n’y avait jamais de stratégie élaboré à quoi servirait alors un directeur sportif hormis de se pencher de la portière de sa voiture pour donner des bidons à ses coureurs? S’agissant des résultats obtenus, c’est sûr qu’il n’y a pas grand monde pour rivaliser dans une course par exemple, avec un Cancellera? Et c’est là, à mon sens, tout l’interet soulevé depuis longtemps par B.Hinault. Pourquoi les Français n’arrivent-ils pas à réussir là même ou les Cavendish,Samuel Sanchez et autres
    y parviennent régulièrement? Il y a bien des raisons, non? Etre dans « le top-1à », c’est bien, mais gagner-tout naturellement-c’est mieux.Alors, où est la faille? C’est à bon droit que « le Blaireau » soulève ce problème héxagonal…depuis un certain temps en bon observateur du cyclisme actuel.


  8. Mercredi 5 janvier 2011 à 15:09 - Merlin | Thumb up 0 Thumb down 0