Modolo, pas là par hasard


Modolo, pas là par hasard

Par Alexandre Philippon
Mardi 23 mars 2010 - 7:30







Sacha Modolo, première saison professionnelle chez Colnago-CSF Inox. Comment ce coureur de 22 ans a pu terminer 4e de Milan-Sanremo, classique longue de près de 300 kilomètres ? Ce coureur ne sort pas de nulle part, il a même été l’un des coureurs les plus réguliers en Italie depuis le début de saison. Au niveau des meilleurs dès sa première Primavera, il prétend maintenant « savoir qu’un jour, il pourra remporter cette splendide course. » Dressons le portrait d’un sprinteur dont on va vite retenir le nom.

Le 25 janvier dernier, l’équipe Colnago-CSF Inox, anciennement Ceramica Panaria, se présente à Cambiago, en Lombardie, devant l’usine où Ernesto Colnago concevait en 1987 le premier vélo tout carbone. Dans l’effectif dirigé par Giuseppe Lanzoni, quatre coureurs qui abordent leur première saison professionnelle : Gianluca Brambilla, Alberto Contoli, Stefano Pirazzi et Sacha Modolo. Quelques jours plus tard, la bande se rend à Massa Marittima, en Toscane, pour y participer à un stage de préparation d’avant-saison. Dans le staff, on explique alors que les néo-pros se sont bien intégrés, aidés par la moyenne d’âge de l’effectif, particulièrement basse. Mattia Gavazzi et Domenico Pozzovivo sont les leaders de la formation continentale transalpine. Ils ont 26 et 27 ans, seulement.

Il sort rapidement de l’ombre de Gavazzi

Sacha Modolo n’aborde donc pas la saison dans une structure type Lampre, où les chefs de file ont des palmarès remplis à ras bord, et dont la manière de courir requiert le dévouement de gregarii. Le Vénitien est vraiment dans un cocon idéal pour rapidement se montrer. Ses dirigeants connaissent sa vitesse mais à l’occasion du Tour de Reggio Calabria, c’est Mattia Gavazzi qui doit logiquement mener la Colnago. Deux fois troisième, le transfuge d’Androni Giocatolli ne gagne pas mais se montre en forme. Et il confirme sur le Grand Prix des Côtes Etrusques, en se classant quatrième. Puis vient le Trofeo Laigueglia, première réelle épreuve préparatoire pour Milan-Sanremo. Mattia Gavazzi n’y est pas, alors Sacha Modolo, que ses dirigeants savent rapide, hérite du leadership. Raté, il manque le coche et ne figure pas dans le groupe que Francesco Ginanni règle au sprint.

Se profile alors le Tour de Sardaigne, fin février. Mattia Gavazzi est prévu au départ, mais en dernière minute, il doit déclarer forfait. L’épreuve démarre sur les chapeaux de roue avec, d’entrée, des difficultés et dès la deuxième journée, une arrivée en altitude. Puis le troisième jour, le premier sprint massif plat. Sacha Modolo prend ses responsabilités et se classe quatrième. Il ne bat pas de grands spécialistes, et ne peut rien faire contre Alessandro Petacchi, vainqueur, mais termine néanmoins dans la roue de Jacopo Guarnieri, l’un de ses anciens rivaux chez les espoirs. Le lendemain, il confirme : troisième derrière Danilo Hondo et Giovanni Visconti, il démontre que sa performance de la veille n’était pas un accident. En milieu de semaine suivante, il prend le départ du Tour du Frioul et confirme. Quatrième, devant Filippo Pozzato et Luca Paolini, il prend goût aux places d’honneur, et gagne sa place pour Tirreno-Adriatico.

Révélation sur Tirreno-Adriatico, confirmation à Sanremo

La Course des Deux Mers, le jeune transalpin n’y participe pas en tant que leader. Mattia Gavazzi est de retour et doit tenir son rang de velocisto de l’équipe. Mais comme le Lombard n’y arrive pas, Modolo tente sa chance. A l’occasion du premier sprint massif de l’épreuve, pour le compte de la deuxième étape, il termine septième. Et le lendemain, il se classe sixième. Cette fois-ci, les adversaires sont de renom. Il se mélange à quelques uns des coureurs les plus rapides du monde, et est loin d’être ridicule. Les étapes escarpées franchies, on le retrouve le dernier jour à San Benedetto del Tronto. Et là, il créé la sensation, n’étant battu que par Edvald Boasson Hagen et Alessandro Petacchi. Troisième de la traditionnelle étape finale pour sprinteurs de la plus grande course par étape italienne après le Giro, Modolo tient sa première référence chez les grands. Devient-il alors un outsider sérieux pour Milan-Sanremo ? Indéniablement, à condition de diviser par deux le kilométrage de la Primavera. 300 kilomètres, c’est bien trop pour un si jeune coureur, est-on alors tenté de penser.

Jamais on ne parle de succès potentiel pour un néo-pro sur la classique ligure. Quand en 1982, le Français Marc Gomez réussit cet exploit, il est alors important de remarquer qu’il a alors déjà 27 ans, que son palmarès amateur est bien rempli, et que sa victoire n’est pas obtenue au sprint, mais grâce à une échappée au long court. Pour retrouver un coureur qui l’emporte à la régulière à Sanremo dès sa première saison pro, il faut remonter à Eddy Merckx, qui en 1966 est pris en flagrant délit de cannibalisme pour la première fois de sa carrière. Alors même si Sacha Modolo, en terminant 4e de cette édition 2010, n’est pas rentré dans l’histoire, sa performance n’est pas moins remarquable. Faut-il pour autant en déduire que l’on tient un nouveau phénomène, quelques jours après la révélation Peter Sagan sur Paris-Nice ? Non. En 1996, Biago Conte termine troisième de Milan-Sanremo dès sa deuxième saison. Il est alors déjà lauréat par deux fois sur la Vuelta, et a tout d’un futur cador. Il finira poisson-pilote de Mario Cipollini.

Pur produit de la formation Zalf Désirée Fior

Pas vraiment le destin que l’on attribuerait à Sacha Modolo. Pas question de le voir au service de Mattia Gavazzi dans les mois à venir. Couvé dans une équipe Colnago bien décidée à retrouver des couleurs sur le prochain Giro, pour lequel elle a reçu une invitation, la petite merveille va avoir d’autres occasions de se mettre en évidence. Le Tour d’Italie peut lui permettre de confirmer, ou a contrario, de montrer qu’il a encore besoin d’apprendre. Bon passeur de bosses, longiligne et léger, ses qualités ne se limitent sans doute pas au sprint. S’il s’avère polyvalent et, surtout, aussi talentueux que l’on pense le deviner, il ne serait pas le premier à en arriver là après être passé par la case Zalf Désirée Fior. Structure pour jeunes coureurs créée en 1983, elle ne cesse depuis des années de contribuer à l’apprentissage de futurs champions. Et même quand ils ne sont pas de l’ordre du fuoriclasse, ses rejetons s’avèrent souvent être des professionnels de qualité.

Le premier à se distinguer dans les rangs espoirs avec le maillot vert, blanc et rouge, c’est Maurizio Fondriest. Un exemple marquant de précocité : il devient champion du monde dès sa deuxième année chez les pros, à Renaix, sur la montée du Kruisberg. Il sera le premier champion à sortir des rangs de la redoutable équipe de jeunes. Suivront, tenez-vous bien : Gianni Faresin (Tour de Lombardie 1995) ; Endrio Leoni (4 étapes du Giro de 1992 à 1994) ; Mariano Piccoli (3 étapes du Giro et 3 de la Vuelta de 1995 à 2000) ; Paolo Savoldelli (Vainqueur du Giro en 2002 et 2005) ; Marzio Bruseghin (3e du Giro 2008) ; Alessandro Ballan (Tour des Flandres 2007 et Championnat du Monde 2008) ; Kurt-Asle Arvesen (Deux étapes du Giro et une du Tour de France entre 2003 et 2009) ; Ivan Basso (Vainqueur du Giro 2006, troisième du Tour de France en 2004, deuxième en 2005) ;  Emanuele Sella (4 étapes du Tour d’Italie entre 2004 et 2008) ; Michele Scarponi (Vainqueur de Tirreno-Adriatico et de deux étapes du Giro en 2009) ; Damiano Cunego (Vainqueur du Giro 2004, de trois Tours de Lombardie en 2004, 2007 et 2008, et de l’Amstel Gold Race en 2008).

Ajoutons à cela les noms de Paolo Lanfranchi, Marco Serpellini, Gorazd Stangelj, Guido Trentin, Gabriel Rasch, Giuseppe Palombo, Giuliano Figueras, Raffaele Ferrara, Martin Derganc, Denis Bertolini, Manuel Quinziato, Ivan Ravaioli, Daniele Pietropolli, Andrea Moletta, Mauro Da Dalto, Olivier Zaugg, Davide Vigano, Domenico Pozzovivo, Tiziano Dall’Antonia, Daniele Colli, Oscar Gatto, Davide Malacarne, Marco Bandiera, Daniel Oss, Simone Ponzi, Gianluca Brambilla … Cela nous donne une flopée impressionnante de coureurs bien connus des pelotons italiens. Certains mènent une carrière moins tumultueuse ou moins honorifique que d’autres, mais dans l’ensemble, tous ont su passer efficacement de la Zalf Désirée Fior au monde pro. Et Sacha Modolo n’est qu’un nom de plus à rajouter à cette longue liste. Il a donc de qui tenir, le Vénitien.

Le meilleur sprinteur italien de sa génération ?

Durant ces années d’apprentissage dans la meilleure des écoles du cyclisme transalpin, Saka aura accumulé les performances de choix. En 2004, il termine troisième des championnats d’Italie juniors, et décroche six bouquets au cours de la saison. L’année suivante, il fait mieux, gagnant à sept reprises, ce qui l’amène à être sélectionné en équipe nationale pour les Mondiaux. En 2006, il passe espoir et se montre d’entrée efficace, remportant 5 courses, dont le Giro del Casentino, qu’il s’adjuge alors qu’il a à peine 19 ans. 2007 ? Six succès. 2008 ? Huit, dont le Trofeo Matteoti Espoirs. Chaque saison, Sacha Modolo se montre à la hauteur, et ses qualités de sprinteurs sont alors connues de tous les jeunes coureurs transalpins.

2009, c’est sa troisième saison chez les espoirs. Pas forcément la dernière, mais s’il confirme ses dispositions, le petit bolide peut alors s’attendre à voir les sirènes de se faire de plus en plus pressantes. Et pour cause : il s’entraîne souvent avec Mauro Da Dalto et Mirco Lorenzetto, qui courent chez Lampre, ou également avec Franco Pellizotti, l’un des leaders de la Liquigas. A la mi-avril, il remporte le Giro del Belvedere, épreuve 1.2 du calendrier UCI. Une dizaine de jours plus tard, il décroche la palme sur la relevée course espoirs, le GP Liberazione, disputé autour des Theres de Caracalla, à côté de Rome. Début juillet, il affiche quatre victoires, pour six podiums, au compteur, et est sélectionné comme leader de la Squadra Azzura aux Championnats d’Europe, sur l’exigeant circuit de Hooglede, dans les Flandres.

Il termine troisième, derrière Kris Boeckmans et Jaroslaw Marycz, lesquels sont à présent professionnels chez Topsport et chez Saxo Bank. L’année 2009, Modolo va la terminer avec un total de six succès, pour 14 podiums. Suffisant pour lui assurer un passage à l’étage supérieur. C’est donc l’équipe Colnago qui le signe, et quelques mois plus tard, il échoue d’un rien pour le podium de Milan-Sanremo. La Zalf Désirée Fior a le coup pour sortir des pépites capables de performer au haut-niveau dès le plus jeune âge. Après sa prestation de la Primavera, son directeur sportif, Roberto Reverberi, déclarait à la Gazzetta dello Sport : « C’est un sprinteur qui passe bien les côtes comme la Cipressa et le Poggio. Un genre de Freire. » Un Freire dont Sacha Modolo a voulu prendre la roue dans le sprint, et dont il parle comme son idole. Il devrait pouvoir l’approcher de près, maintenant.

credit photo : elite & rodella









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