Armstrong voulait son étape de légende

Par Julien A
Mardi 20 juillet 2010 - 21:00
Armstrong aura donc essayé. Comme on pouvait s’y attendre, comme il l’a annoncé ce matin peu avant le départ, l’ancien Boss du peloton a essayé de gagner cette seizième étape. Il est parti dès les premières pentes du col de Peyresourde. Puis, rejoint dans la descente du col d’Aspin, il est de nouveau parti dès le pied du Tourmalet, déposant Sandy Casar. On pensait alors que l’Américain était peut-être parti vers une victoire de légende, sur les traces d’Eddy Merck qui, sur une étape semblable, a marqué à jamais l’histoire du Tour, en 1969. Rejoint de nouveau quelques kilomètres plus loin, nous avons finalement vécu une étape bien tranquille. L’échappée s’en est allée gagner l’étape avec un Fedrigo des grands jours, pendant que le peloton observait une lente procession jusqu’à la ligne d’arrivée. Le scénario qui, malheureusement, était prévisible.
Un scénario déjà écrit ?
Le 14 octobre dernier, lors du dévoilement du parcours de ce Tour 2010, le sentiment était unanime : cette étape entre Bagnères-de-Luchon et Pau sera escamotée, comme très souvent avec ce genre de profil. Hommage au premier passage dans les Pyrénées du Tour de France en 1910, l’étape comporte quatre cols très durs, mais le dernier, l’Aubisque, à plus de 60 kilomètres de Pau. Dans le cyclisme moderne, cela ressemble plus à une étape de transition qu’à une étape de montagne décisive. Il n’en a pas toujours été ainsi. Rétro.
1910 : l’aventure pyréenéenne
Au départ du Tour 1910, une grande nouveauté est au programme : la haute montagne. Pour la première fois, le Tour va emprunter les routes du massif pyrénéen. Deux étapes au programme dans les Pyrénées, dont la dixième, longue de 326 kilomètres entre Luchon et Bayonne. Quatre cols au-dessus de 1 000 m (Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque). Un départ à 3 h du matin. Plus de 14 heures de course. Octave Lapize, déjà vainqueur de la première étape pyrénéenne deux jours plus tôt, prend rapidement les devants, suivi de Gustave Garrigou. Une étape d’une difficulté incroyable pour l’époque. Les routes sont quasiment impraticables par endroit, et Lapize est obligé de descendre de sa machine, allant plus vite à pied.
Dépassé par le jeune et inconnu François Lafourcade sur les pentes de l’Aubisque, il est excédé, répétant à l’envie aux organisateurs qu’ils sont des « assassins », promettant de mettre fin à son Tour au bas de la descente. Il n’en fera finalement rien, et remportera l’étape après avoir repris Lafourcade. Les derniers arriveront dans la nuit, sept heures plus tard. Lapize remportera le Tour quelques jours plus tard au Parc des Princes, et restera à jamais comme le premier héros du Tour à avoir dompter les Pyrénées.
1947 : Robic la forte tête
En 1947, le Tour semble tendre les bras au grimpeur de poche René Vietto. Il endosse le maillot jaune dès la seconde étape et le possède toujours au soir de la quatorzième (après l’avoir abandonné seulement deux jours à l’italien Aldo Ronconi). Jean Robic pointe lui à la sixième place du général, à plus de 23 minutes de la tête. Malgré deux belles victoires d’étapes, il paye un début de Tour manqué. La quinzième étape entre Luchon et Pau va totalement le relancer. Attaquant infatigable, ne s’avouant jamais vaincu, « Biquet » va partir bille en tête : il s’envole dès le col de Peyresourde, puis gravit l’Aspin, le Tourmalet et l’Aubisque seul.
Au bout de quelques 190 kilomètres d’échappée solitaire, il rejoint Pau en vainqueur, et devra attendre plus de 10 minutes avant que René Vietto ne coupe à son tour la ligne d’arrivée. En comptant les bonifications en haut des cols, c’est plus de 15 minutes que Robic aura repris sur le maillot jaune. Jean Robic finira par remporter ce Tour lors de la dernière étape, en distançant Pierre Brambilla dans la côte de Bonsecours, à seulement 140 kilomètres de Paris, alors que Vietto avait vu ses espoirs s’envoler sur le CLM entre Vannes et Saint-Brieuc.
1969 : l’apothéose de Merckx
Mais aujourd’hui encore, quand on évoque le plus grand exploit réalisé sur les routes pyrénéennes, il s’agit sans aucun doute de la folle étape entre Luchon et Mourenx. Comme en 1910, comme en 1947, comme aujourd’hui, quatre cols étaient au programme : Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque. Le Tour est déjà plié avant cette 17e étape. Eddy Merckx, pour son premier Tour de France, possède plus de 8 minutes de marge sur son dauphin, Roger Pingeon, et a remporté quatre étapes. Alors que l’on approche du sommet du Tourmalet, Merckx est toujours au sein du peloton.
A quelques encablures du sommet, son coéquipier, Martin Van den Bossche démarre pour passer en tête au Grand Prix de la Montagne. Merckx ne lui laissera pas ce plaisir : il vient d’apprendre que son équipier comptait le quitter en fin de saison, et qu’il négociait déjà avec d’autres formations. Vexé, le « Cannibale » ne fait aucun cadeau. Et il poursuit son effort : au sommet du Soulor il possède près de 5 minutes sur ce qui reste des autres leaders. A l’Aubisque, l’écart avec ses poursuivants atteint les 7 minutes. Il reste plus de 70 kilomètres et derrière la poursuite s’organise ; mais qu’importe, Merckx est le plus fort, et il le prouve une nouvelle fois. A Mourenx, Michele Dancelli, deuxième, arrive avec 7’56″ de retard. Eddy Merckx remporte ainsi son premier Tour avec 18 minutes d’avance, et s’impose déjà comme un des géants de la grande boucle.
Et d’autres exploits encore…
On pourrait également citer la chevauchée de Bahamontès en 1964, qui s’en va remporter l’étape sur ces mêmes terres. Ce que l’on peut conclure de ces moments historiques, c’est avant tout que ce sont les coureurs qui font la course. Il y a cent ans, un tel parcours paraissait inhumain. Aujourd’hui on dit presque de lui qu’il est insignifiant. Il a pourtant offert quelques une des plus belles pages de l’histoire du Tour.
Et bien qu’il soit évidemment plus compliqué d’imaginer un tel scénario aujourd’hui, du fait de la professionnalisation du cyclisme, de la présence d’équipiers préparés auprès des leaders, d’une densité de coureurs de haut niveau bien plus importante, et de l’amélioration du revêtement et du matériel, on ne peut s’empêcher de regretter un attentisme certain dans le peloton actuel. Il y a tout juste onze ans, le peloton avait explosé sur ces cols de légende, Armstrong, Zülle, Escartin et quelques autres rejoignant l’arrivée détachés du reste de la meute. Aujourd’hui, Armstrong aura tenté de sortir par la grande porte, et c’est à peu près tout ce que nous aurons vu.
Photo : @brad2010hk – flickr






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